Je voudrais voir la mer

Samedi matin solitaire. Je mets mes bottes et mon manteau pour aller lire un peu de poésie dans un café avant de commencer ma journée d’écriture. J’entends une notification. Réflexe pavlovien, je regarde mon téléphone. Un message LinkedIn, une collaboratrice m’annonce que Luc* est mort.
Montréal est désagréable ce matin. Le plafond est bas, la neige est brune, les trottoirs sont glacés par cette pluie narquoise de février. Au coin d’Elsdale et d’Iberville, mon pied glisse. Le reste suit. Je tombe en mille morceaux. Quel manque de grâce, me dis-je intérieurement avant de remarquer que le propriétaire qui marchait son chien avait vu toute la scène. En me relevant, j’ajuste ma fierté, baisse les yeux et me remets en marche en grommelant.
Il y a quelques années, Luc s’était acheté une coquette maison sur le bord de l’Atlantique, pas très loin du patelin qui l’a vu naître il y a un peu plus de 60 ans. Il avait le projet d’aller y vivre à temps plein avec sa femme pour sa retraite. Il adorait le rythme du village, les odeurs changeantes de la mer, le va-et-vient des marées qui le reconnectait au rythme de la nature. Ça lui rappelait son enfance.
J’arrive au café le cul mouillé, transpercé par l’humidité et les os qui grelottent. Arthur Teboul me chante à l’oreille : « Il y a peut-être une chance que l’herbe soit plus verte ailleurs. » Le barista m’accueille avec un sourire qui me réchauffe un peu. Je commande un chaï latté à l’avoine avec un croissant au beurre et je vais m’installer à la petite table du coin, celle à côté de la prise de courant. Je trouve le mot de passe du Wi-Fi et prends ma première gorgée de chaï, qui apaise autant le cœur que le corps.
Il y a quelques années de cela, j’ai eu le plaisir d’accompagner Luc et son équipe dans un contexte de changement organisationnel. L’amour de cet homme était immense, probablement trop pour le poste qu’il occupait. Il croyait vraiment que la bienveillance était la meilleure manière de faire avancer un projet. Lors d’une de nos rencontres, il me confia qu’on lui avait trouvé une tumeur cancéreuse. Rien de grave, mais difficile à traiter. En dormance, mais lorsqu’elle se réveillerait, on ne pourrait pas faire grand-chose. J’ai ouvert l’espace pour explorer ces ressentis. Après un long silence, il me répondit : « Je suis OK. » Je ne l’ai pas cru.
Mon chaï est froid. Je souris, je me dis que c’est ça aussi la vie. C’est la pluie de février, les culs mouillés, les genoux qui font mal, le courriel qu’on ne reçoit pas, la peur qu’il soit déjà trop tard. Je prends une grande respiration. Ça me rappelle que je suis vivant maintenant et que ce ne sera pas toujours le cas.
Luc vivait plusieurs insatisfactions en lien avec son travail. C’est pour cela qu’il me parlait de sa maison sur le bord de la mer. Il aurait d’ailleurs pu prendre sa retraite : sa femme en rêvait depuis longtemps. Ses enfants étaient des adultes bien installés dans leur propre vie. Prudent financièrement, il avait amplement les fonds pour vivre sans son salaire de VP. Rien d’extérieur ne l’obligeait à rester en poste. Et pourtant, il restait loyal à une identité d’homme puissant avec une certaine influence sur l’ordre du monde. L’an dernier, il est parti en congé maladie. Il n’aura jamais pris sa retraite.
Un bambin dans les bras de son père salue la serveuse. Une étudiante s’assoit avec son café et son portable et se met à taper furieusement sur son clavier. Le couple à côté discute des préoccupations qu’ils ont pour leur ado. Le livreur de bière du dépanneur d’en face manipule avec agilité son chariot entre les congères et les autos. Je suis bouleversé par la mort de Luc, cet homme à l’amour immense, coincé dans un schéma de pensée qui lui a fait choisir le boulot plutôt que la mer, le connu plutôt que l’aventure, le devoir plutôt que la vie.
Je me sentais proche de Luc parce qu’il me ressemblait. À ce moment précis, je me demande quelles ficelles m’attachent encore à mon bureau, à mon écran, à l’idée d’être important ? Quels angles morts ai-je besoin de ressusciter ? Quelle sortie devrais-je prendre pour rester vivant ?
Je ramasse mes affaires. Au-dessus de la porte, un petit écriteau. En passant le seuil, je me dis que je suis dans la bonne direction.

*Cette histoire est véridique, j’ai seulement changé le nom de mon client.
— Jean-Philippe Bouchard
*** ENCART***
Invitation à la réflexion
Inspiré par ce texte, voici quelques questions pour nourrir votre réflexion.
- Quels rêves vous habitent présentement ?
- Laissez venir les images, les sensations physiques et les émotions qui apparaissent lorsque vous imaginez ce rêve se réaliser.
- Quels besoins seraient particulièrement nourris par ce rêve ?
- Quelles loyautés pourraient être sur votre chemin en ce moment ?
- Explorez les barrières intérieures qui se lèvent à l’idée de réaliser ce rêve. Accueillez-les avec bienveillance et curiosité.
- Prenez un moment pour ressentir ces barrières. Essayez de les nommer et de comprendre les besoins qu’elles cherchent peut-être à protéger.
- Quels mouvements aimeriez-vous donner à votre vie dans la prochaine semaine ?
- En considérant les besoins importants que vous avez reconnus, formulez pour vous-même quelques petites demandes concrètes et réalisables pour avancer sur votre chemin.
- Enfin, trouvez une ou deux personnes avec qui vous aimeriez partager ces réflexions afin de recevoir — et peut-être aussi offrir — une écoute empathique.