Une « Charte des valeurs », vraiment?

Quel dommage !
La Charte des valeurs québécoises aurait pu être un exceptionnel levier de rencontre, de dialogue, d’inclusion et de co-création de notre société commune. L’erreur, selon moi, c’est d’appeler ça une « charte des valeurs », alors qu’il s’agit de règles d’application(1). Une vraie charte des valeurs ça ouvre, ça inspire, ça tisse des liens à travers des aspirations communes de croissance, de développement, de se dépasser vers le vrai, le beau, le bien commun, le plus grand que soi. Les règles – ici déterminées et imposées par d’autres que celles et ceux qui en vivront l’impact – nous font fermer, nous méfier, nous mettre en mode offensif ou défensif. Voilà les ingrédients parfaits du cocktail explosif qu’on cherche soi-disant à éviter en créant la Charte(2)! On creuse des fossés (que dis-je, des douves !) au lieu de bâtir des ponts. Étonnant, venant du « Ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne » !
Faire autrement ? Oui ça aurait été possible. D’abord, je crois qu’il aurait été judicieux de proposer les valeurs en tant que telles. Juste des valeurs : l’ouverture, l’accueil, l’égalité des genres, la neutralité de l’état… Les présenter dans des groupes de discussion facilités partout au Québec, permettre aux gens de les apprivoiser, d’en discuter, de se les approprier. Entre eux, à l’aide d’outils de dialogue(3) et de participation collective(4), les citoyen-ne-s auraient pu entre eux dessiner des règles d’application qui convenaient à la collectivité. Non, les choix de chaque individu n’auraient pas été retenus, c’est impossible. Mais, à travers d’authentiques dialogues, les gens savent qu’ils sont entendus et respectés, chaque personne participe à la création d’une solution commune, qui ne saurait être celle d’une seule personne ou d’un seul groupe. Ceci exige un grand lâcher prise, une curiosité sincère et une infinie confiance.
Cette confiance, on la porte vers l’humain, vers le cœur et l’âme de nos semblables ; on l’ancre dans la certitude que les sociétés qui ont su s’adapter et évoluer l’ont fait ENSEMBLE. Je sais, c’est ce que clame la Charte actuelle (« … afin de tisser ensemble »), mais c’est exactement le mauvais moyen pour y arriver. Faire ensemble, c’est co-construire. Pour co-construire, il faut participer, se dire, s’articuler, écouter, déchiffrer, vérifier… et, surtout, il faut accepter d’influencer et de se faire influencer. Là est la différence entre le dialogue et le débat. Le débat cherche à convaincre l’adversaire, alors que le dialogue cherche à favoriser la compréhension et la satisfaction mutuelles.
Chaque personne qui n’a pas pu s’exprimer et participer à la mise en place de règles qui la concerne, surtout si ces règles sont fortement contraire à son désir, se verra exclue, avec un grand potentiel de se placer dans une posture de victime ou d’attaquante et ennemi du système qui se positionne en bourreau tyrannique. C’est vraiment un gâchis, tant qu’à moi. Je trouve ça plate que ça prenne quelque chose qui s’appelle « Charte des valeurs québécoises » pour que, pour la première fois, je me sente un peu moins chez moi au Québec.
Valérie Lanctôt-Bédard, spiralis.ca
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(1) Tel qu’énoncé sur http://www.nosvaleurs.gouv.qc.ca/fr#regles, « Il est temps de préciser les règles. »
(2) « Pour préserver la paix sociale et favoriser la cohésion, nous devons éviter de laisser les tensions s’accroître. » sur http://www.nosvaleurs.gouv.qc.ca/fr#regles
(3) Dialogue de Bohm, Communication NonViolente… Des approches bien connues et répandes, ancrées dans l’écoute, dans l’affect, dans la prise des responsabilité pour son expérience.
(4) Voir toutes les technologies participatives : The Change Handbook (https://sites.google.com/site/thechangehandbook/home). Ces méthodologies ne sont pas obscures ou « alternatives », il s’agit de dizaines de propositions de façons de faire qui permettent aux gens de contribuer activement aux solutions qui toucheront la collectivité. Des programmes universitaires sont même bien établis au Québec et des centaines de professionnels œuvrent déjà dans ce sens dans toutes sortes de contextes privés et publics !