Je courais à toute vitesse. Pourtant, je n’étais pas pressé. En cette ère innocente, le temps n’existait pas, ni internet d’ailleurs, ni les clients ou les hypothèques. C’était une époque plus simple où je courais parce que j’en avais l’élan, où mes retenues étaient légères et mon anxiété inexistante. Je devais avoir 6 ou 7 ans.

Je revenais de l’école avec mon ami Stéphane qui habitait la maison blanche à un coin de rue de chez ma grand-mère. Nous étions passés devant chez moi, mais cette journée-là, comme plusieurs, j’avais décidé d’aller voir Mamie.

Mamie avait le pas léger, l’œil vivant et le silence serein. C’était ses gestes qui nous parlaient d’amour. Gestes tout petits, presque invisibles à travers le brouhaha familial, les petites et grandes fêtes et les chansons acadiennes. Bien qu’elle se plaçait souvent en périphérie, la qualité de sa présence la mettait au cœur nos vies. Je n’en étais pas vraiment conscient à ce moment-là, j’étais beaucoup plus intéressé par un autre secret : Où cachait-elle son sucre à la crème?

Encore essoufflé et sans cogner, je suis entré dans la maison. Mamie était dans la cuisine à préparer tranquillement le souper. J’ai détourné le comptoir, monté sur le banc de bois, ouvert la porte de l’armoire du coin et trouvé la boite de métal qui n’était plus un secret pour moi. J’ai pris un morceau, refermé le tout et je me suis assis avec un gros sucre à la crème en face de moi. Mamie m’a souri et moi j’ai dégusté la friandise dans un moment de pur bonheur.

« Le bonheur, c’est comme du sucre à la crème, si tu en veux, tu n’as qu’à t’en faire! »
-Mamie

Novembre 2020 : il fait froid et humide, le soleil tombe comme une roche, la planète entière est frustrée de trop ou de pas assez de confinement. Le moment me semble propice pour apprendre à faire du sucre à la crème.

J’appelle tante Ginette qui a précieusement gardé les recettes de sa mère. Un peu confus en la lisant, j’appelle ma mère pour des conseils, qui me confie qu’elle-même n’a jamais réussi la recette. Sans me décourager, je consulte Ricardo, trouve mes ingrédients en version bio et me lance dans l’aventure avec l’innocence de mes 7 ans. Et bien, si le bonheur c’est comme le sucre à la crème, je comprends mieux pourquoi il y a tant de gens malheureux sur la planète!

Le premier essai est resté liquide, le deuxième est devenu aussi solide qu’un diamant, le troisième s’effritait en poussière. J’aurais pu me décourager, mais j’avais ce plaisir de me prendre pour Panoramix concoctant de la potion magique. J’avais cette connexion avec ma grand-mère qui, bien qu’elle ne soit plus, reste forte et vivante. J’avais mes amis et collègues qui m’encourageaient en goûtant mes créations tantôt molasses tantôt cassantes. À l’heure où j’écris ces lignes, j’ai réussi mes 2 dernières batchs. Ça goûte comme dans la cuisine de Mamie : c’est croquant, c’est fondant, ça excite les papilles et fait battre mon cœur de petit garçon.

À bien y penser, peut-être bien que le bonheur, c’est effectivement comme le sucre à la crème : c’est sous ta responsabilité, ce n’est pas parce quelqu’un te donne la recette que ça va fonctionner, ça prend de la recherche, des bons outils, du soutien et beaucoup de pratique avant d’arriver au résultat désiré et, juste quand tu crois que tu as tout compris, tu comprends que rien n’est acquis (je viens de rater ma toute dernière recette!).

Je vous souhaite plein de sucre à la crème pour la nouvelle année! Je vous le souhaite, sachant que 2021 ne s’annonce pas moins volatile que 2020. Le mouvement d’immenses plaques tectoniques sociales, environnementales, politiques, technologiques et économiques vont continuer de créer des tsunamis dans notre manière d’être citoyen, consommateur et tout simplement humain. Ce sera une opportunité unique de renouveler notre capacité individuelle et collective à faire des deuils, à créer du sens de cette nouvelle réalité, à choisir une direction sans certitude d’avoir raison et à nous mettre en mouvement avec enthousiasme vers ce nouveau Monde. Dans ce contexte, une petite bouchée de bonheur, ça fait du bien 😉

Avec amour,

Jean-Philippe