Pieuvre des profondeurs translucide. Photo: Twitter/Smithsonian Earth

Du snorkling au deep dive

Je revenais d’une semaine de vacances paradisiaque à Playa del Carmen et Cozumel. J’adore aller au Mexique: proximité, bons deals, bonne bouffe. Moins de cinq heures d’avion et me voilà sur la plage à siroter des margaritas, dévorer des bouquins, contempler poissons et coraux en apnée – la grosse vie sale quoi.

De retour à Montréal, je me prépare à participer à Quiétude, ce module du Programme Immersion sur les croyances. Dans une posture que je souhaite humble et avec curiosité, j’arrive à ce weekend de formation sans trop d’attentes, sinon que ça devrait être assez relax.

Mon expérience s’est révélée beaucoup plus intense que ce à quoi je m’attendais.

Je comprends mieux aujourd’hui comment les croyances peuvent être insidieuses. Alors qu’on ne les soupçonne pas d’avoir tant d’impact que ça sur nos vies, elles ont justement le champ libre pour nous influencer « par en dessous », comme la main d’un.e marionnettiste.

Facehugger. Photo trouvée sur avp.fandom.com

Le Facehugger d’Alien

Pour évoquer la nature sournoise et sauvage des croyances, Guillaume et Valérie font référence à la bestiole dans Aliencommunément appelée « Facehugger » – qu’on pourrait traduire par « étreigneur de visage ». Dans le fameux film, la créature saute en pleine face et inocule sa victime par la bouche pour mieux la coloniser (!).

« Le Facehugger est le stade larvaire de l’Alien. Une fois émergé de son œuf, il cherche un être vivant, de préférence un humain, et tente de s’agripper à son visage. Les tentatives pour retirer un Facehugger de son hôte sont généralement fatales, la queue se resserrant autour du cou pour l’étrangler si nécessaire, et le sang acide de la créature empêchant toute tentative de blesser la bête. Durant le temps où il reste accroché sur l’hôte inconscient, le Facehugger utilise sa trompe pour alimenter son hôte en oxygène, le gardant ainsi en vie, et lui injecter un embryon dans le corps, le « fécondant ». Une fois sa tâche accomplie, le Facehugger se détache de lui-même et meurt. »

Source: fr.wikipedia.org/wiki/Alien_(créature)

Cette vision d’horreur traduit bien le phénomène d’aveuglement, d’obstruction et des mécanismes de défense qui protègent les croyances. Pareil à cette créature, certaines croyances s’immiscent dans nos comportements sans crier gare, biaisent nos perceptions et brouillent nos raisonnements.

Et si nous les confrontons violemment, sans bienveillance, elles auront tôt fait de disparaitre de notre vue, tout en resserrant leur emprise sur nous, de retour dans l’inconscient.

Nous avons le choix d’investiguer nos réactions et d’accueillir nos croyances avec bienveillance, un peu à la manière du Petit Prince qui apprivoise le renard, tout doucement. Elles pourront alors se détendre et nous livrer leur message secret: qu’elles ont été créées comme autant de stratégies de survie, dans des contextes imaginés ou réels, alors que nous nous sommes crus en danger.

Débusquer ses croyances

Poisson-ogre – Anoplogaster cornuta. Illustration: wikipedia.org

Dans cet exercice, nous allons à la pêche aux créatures cachées au fond de notre propre abysse. L’idée est de répondre à chaque question en notant la première chose qui nous vient en l’esprit: la vie ça sert à …, le travail c’est …, la souffrance c’est …, etc.

Ce petit jeu nous révèle à nous-mêmes des croyances qui préfèrent rester dans l’ombre. Or, ces croyances peuvent s’avérer limitantes et créer des interférences dans notre vie.

Sea Wasp Jellyfish. Photo: lovethesepics.com

La chose réelle

Passons maintenant aux affaires sérieuses: identifier et tenir en présence une croyance, à partir d’un chacal.

« Le chacal, en Communication NonViolente, c’est la partie de nous qui émet des jugements. Or, derrière ce jugement peu montrable qui nous trotte dans la tête, il y a une pépite: une de nos aspirations les plus profondes qui crie de ne pas être entendue. – Sylvie-Nuria Noguer 

Là, on vient chercher une situation récurrente dans laquelle on est déclenché.e, et par rapport à laquelle on ne trouve pas de paix intérieure. Quelque chose qui agace quoi.

On nous donne comme instruction d’écouter les jugements, critiques, interprétations et blâmes qu’on a par rapport à la situation … et laisser le chacal s’exprimer sans retenue, d’aller avec lui jusqu’au bout de sa pensée.

Photo: Jacob Walti trouvé sur Unsplash

Prise de risque

C’est à partir de ce moment que je me suis « mouillé » pour vrai. L’expérience récurrente que j’ai choisie n’est pas facile à aborder pour moi. Il y a là de la honte, de la confusion et un sentiment d’impuissance.

J’ai choisi ma compulsivité – compulsion pour la substance oui (manger sans avoir faim, boire sans avoir soif ou encore fumer) et pour la socialisation (remplir mon agenda mur à mur), et aussi compulsion pour certains comportements de domination (parler plus fort, avoir raison, avoir le dernier mot, gagner à tout prix).

Je sais qu’il s’agit de compulsion quand j’entends une petite voix me disant clairement quoi faire ou ne pas faire, et je choisis de ne pas l’écouter et de laisser cours à quelque chose d’autre, « je traverse la ligne ».

Le Poisson-ogre

Depuis quelques années, c’est plus facile pour moi de reconnaitre cette transgression avec la nourriture et les substances récréatives (alcool et cannabis). Par contre, ça agit plus sournoisement dans mes interactions avec les autres, lorsque je deviens agressif dans des conversations par exemple.

Je peux me montrer vigoureusement sportif en conversation, usant de rhétorique et de phrases assassines, entre autres. Il m’arrive régulièrement de terminer les phrases de mes interlocuteurs, voulant leur expliquer ce qu’eux-mêmes pourraient vouloir me dire. Je mets littéralement des mots dans leur bouche.

Deep dive. Photo: Jakob Boman trouvé sur Unsplash

20,000 lieux sous ma personnalité

Les profondeurs de la psyché comportent plusieurs étages. Pas très loin sous la surface, on risque de trouver des trucs étonnants mais peut-être pas si choquants. En allant plus creux, on découvre que sous chaque croyance s’en cache une autre plus ancienne, plus inconsciente.

Ce qui m’aide à faire de la « plongée bienveillante », c’est la phrase magique pour remettre la croyance en perspective: « Une partie de moi croit que … »

Avec l’aide de deux autres plongeurs, des formateur.rice et assistant.e.s qui circulent pour soutenir les efforts en trio, j’arrive à débusquer cette croyance très ancienne et inusitée pour moi:

« Une partie de moi croit que je n’ai pas le droit d’exister »

Relâcher l’emprise d’une croyance OU brailler sa vie

C’est, à ce jour, l’exercice qui m’a le plus bouleversé. Avec le même groupe de trois, nous poursuivons notre exploration, à partir de la croyance et de la situation récurrente que nous venons d’identifier.

Chacun.e à son tour, on plonge.

Un.e membre de la triade me guide avec des questions bien précises auxquelles je réfléchis, en restant branché sur mon ressenti. L’autre acolyte note mes découvertes sur papier. Les deux présences ancrées dans une posture d’écoute empathique et bienveillante font toute la différence. Cette configuration soutenante me permet d’aller plus loin, je me sens en sécurité.

Notes précieuses prises par un acolyte, pendant mon « deep dive »

C’est là que je craque. En suivant la ligne, j’atteins un point névralgique. Au fond de moi, dans la noirceur de mon corps, je rencontre une vulnérabilité incroyablement fébrile. Bouleversé par ma trouvaille, à mille lieux de ma tête, je pleure à chaudes larmes.

Ce que j’ai trouvé à ce niveau très profond, c’est la douleur de participer à la souffrance de mes proches. J’ai goûté en quelque sorte à la peine que je cause aux personnes qui partagent ma vie, que j’aime tant et à qui je ne souhaite que du bonheur.

Lorsque mes modes défensifs prennent le dessus et me rendent aveugle à ce qui se passe vraiment – je ne suis plus tout à fait moi-même – je peux alors me montrer mesquin, moqueur, intransigeant, vengeur, etc. Si je me sens atteint dans ma valeur, ou encore dans mon grand besoin de sécurité, je me transforme en pirate, prenant ce que je veux brutalement, et je ne fais pas de prisonnier.

Pour reprendre la formule auto-emphatique : « pas étonnant que j’aie bâti cette armure dévastatrice, elle a servi à protéger ma grande sensibilité, mes besoins d’amour et d’appartenance ».

En regardant sous mes comportements tendus et agressifs, j’ai vu un besoin de prendre ma place, d’exister à tout prix. Dans ces situations, je cherche, inconsciemment, à démontrer ma valeur, en étant meilleur que toi et toi et toi. Et si je suis si bon, je deviens indispensable et je m’assure une place de choix dans le groupe (c’est ce que je crois).

Je me rends compte maintenant combien j’ai besoin d’appartenir et de sécuriser ma valeur auprès des autres.

Plongeur explorant une cénote. Photo: thescubanews.com

Nappe phréatique de grâce

Et puis, juste à côté de cette pièce de théâtre, j’ai ressenti la présence d’un grand potentiel d’amour et de guérison, pour moi-même et pour les autres. Ce qui m’a touché à m’en faire baver, littéralement, c’est que je n’avais pas accès à ce potentiel lumineux, tant que j’étais occupé à protéger une image de moi, à me protéger d’une menace pas si réelle en fait.

Désormais, je m’exerce à capter mes comportements compulsifs. J’ai toujours du mal à me contenir – je termine encore trop souvent (presque toujours) mon assiette au resto, plutôt qu’écouter la petite voix me disant que je pourrais ramener cette portion à la maison pour plus tard.

Je suis au stade où je commence à voir plus clairement mes modes défensifs et ce qu’il y a dessous. Avec bienveillance, je remarque quand et comment je cherche à dominer les autres, en les séduisant par exemple. J’investigue ma vulnérabilité et mes insécurités sous-jacentes.

Je me donne la permission d’entrer en contact avec mes motivations véritables: sécuriser ma place dans un groupe, obtenir des preuves d’amour et d’appartenance.

Je débusque des pensées telles que « Si je domine, que je suis meilleur que les autres, que je prends ma place, les autres auront besoin de moi, je serai là pour eux, etc. Je risque moins l’humiliation de me faire rejeter du groupe, de la situation, de la zone d’influence sur les décisions qui m’affectent, à la maison, au boulot, dans mes cercles sociaux. »

Ces jours-ci, grâce au processus « immersif » certainement, je ressens les énergies qui circulent dans mes interactions interpersonnelles: je goûte à l’énergie furieuse de défaire l’argument de l’autre, lorsque je suis convaincu que ma façon de faire est la meilleure et que je cherche à la défendre à tout prix.

Renée Zelweiger dans WHAT/IF. Photo: variety.com

Faire des liens

Dernièrement, on écoute une série Netflix WHAT/IF avec Renée Zelweiger qui joue une investisseure sans pitié prête à tous les coups pour atteindre son objectif – dans la série, son personnage a même publié un livre « At Any Cost » … ça dit tout.

Je réalise que ça me stresse, que cette tactique m’a servi par le passé, et qu’aujourd’hui ma vie a changé. Je respire et me donne la permission de me détendre: je ne serai pas tout seul, même si je ne m’impose pas en voulant tout contrôler.

Je peux être avec les autres sans dominer.

– Éric