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L’une des grandes questions qui m’habitent en lien avec le travail, c’est la quête de mon X — le sens de ma place au travail. Je me sens confronté par le doute, le désir de reconnaissance, l’intention de contribuer et l’incertitude face à la précarité.

Dans cet interview, je discute avec Jean-Philippe Bouchard, PDG et formateur chez Spiralis, une école de communication non violente (CNV). Après avoir abordé les défis et les enjeux du monde du travail, Jean-Philippe m’accompagne dans mon questionnement. En faisant appel aux 7 qualités essentielles développées dans le programme d’immersion en dialogue authentique au travail, nous explorons les différents outils qui sont à notre disposition pour changer notre relation au travail et pour transformer nos milieux de travail.

[François Thibeault] Quelle serait ta vision d’un monde du travail idéal? Comment cela se vivrait-il?

[Jean-Philippe Bouchard] Dans un milieu de travail idéal, il y a du sens, de l’efficacité et du lien!
Premièrement, nous avons toutes et tous conscience de la valeur que nous produisons. Nous pouvons nous rattacher au sens de notre contribution, à la valeur que nous apportons à l’entreprise. Nous avons une certaine fierté: «Moi, je contribue à ça!»

Deuxièmement, il y a de l’efficacité. Nous avons l’impression d’avancer, de créer du mouvement vers des objectifs personnels et collectifs. Nous sentons que nous possédons une certaine agentivité pour faire bouger les choses. Nous savons que notre équipe et notre organisation vont vers ces mêmes objectifs.
Finalement, il y a la dimension relationnelle. Il y a des relations qui nous permettent de vivre de la collaboration et de la confiance. Nous célébrons les bons coups ensemble. Nous recevons du feedback sur ce que nous pourrions améliorer. Il y a cet esprit d’équipe qui permet à tout le monde de prendre sa place – parfois pour leader, parfois pour suivre.

D’où t’es venu cette idée d’appliquer le dialogue authentique et la CNV au milieu du travail?

L’importance du travail dans nos vies m’interpelle. Le travail n’est pas satisfaisant pour plusieurs. Pour être franc, je trouve qu’il y a beaucoup de souffrance dans le milieu du travail. Cette souffrance n’a pas lieu d’être, selon moi.
Amener plus de dialogue authentique permettrait de diminuer la souffrance et d’augmenter la joie quand c’est le temps d’aller travailler le matin. L’idée ici est de sentir que l’on s’accomplit davantage dans quelque chose qui a du sens pour nous, au sein de relations agréables et productives.
Cela vient me chercher dans ma propre relation insatisfaisante avec le travail. J’ai occupé plusieurs emplois au cours des 10 dernières années. Je cherche mon X au travail.
C’est rare de nos jours d’entendre une personne dire que ça fait 15 ou 20 ans qu’elle travaille à la même place. La plupart des gens de ma génération ont fait 4, 5 ou 6 boulots différents. Nous ne sommes plus attaché.e.s à un seul emploi. Nous nous adaptons.
À ta question: «Est-ce que je suis sur mon X?» Nous pouvons même nous demander: «C’est quoi ça mon X?», ou «C’est quoi mon X maintenant?», ou «Est-ce que ça sera le même X plus tard?»
Nous pouvons explorer ce type de questions en entreprenant une démarche de connexion à nous-mêmes et à ce que nous voulons vraiment. Même si ce X en question changeait, nous aurions de la clarté.

Toujours autour de ce thème de la recherche de notre “X”, comment présenterais-tu chacun des thèmes du programme d’immersion en dialogue authentique au travail ?

Le Programme est divisé en 7 modules qui représentent des qualités essentielles. La première qualité essentielle est la Confiance. Nous explorons les manières de retrouver notre centre quand la vie ou les autres nous envoient des messages qui nous bouleversent. Il y a des outils qui nous permettent de revenir à nous-mêmes. Nous sommes plus en mesure de savoir quand dire oui ou non, et de juger de ce qui est bon ou moyen pour nous.

Empathie est la deuxième qualité essentielle. L’empathie, c’est la qualité d’être sensible à ce qui se passe chez les autres. C’est grâce à elle que nous pouvons prendre conscience de nos intentions et de l’impact que nos actions ou paroles ont sur les autres. L’empathie nous permet de nous ajuster aux situations. Elle est un radar qui nous informe sur ce qui se passe pour les autres quand nous sommes là et que nous agissons. Ensuite, nous nous demandons: «Comment puis-je m’ajuster? Qu’est-ce que je comprends? Comment pouvons-nous nous ajuster ensemble?»

La troisième qualité essentielle, c’est Cohérence. La cohérence, c’est nous demander:
«Est-ce que la vie que je me suis bâtie, les structures, ma famille, mon travail, l’endroit où j’habite, mes ami.e.s, est-ce que c’est en cohérence avec qui je suis, ce que je veux vraiment? Qu’est-ce que je peux faire pour rendre ça plus cohérent?»
Tu me partageais ton expérience et tes changements d’emplois. Était-ce pour trouver cette cohérence-là, en toi et en lien avec le monde du travail? Est-ce que je me trompe?

Une partie dit « Pourquoi est-ce que je ne trouve pas? Est-ce que je pourrais trouver mon X une fois pour toutes? » Il y a quelque chose qui ressemble à une quête incessante. Ça m’a servi jusqu’à un certain point d’explorer, jusqu’à ce que j’aie l’impression de frapper un mur.

C’est intéressant de penser qu’il existerait un X une fois pour toutes, un X statique. En fait, le X en question est dynamique. Il varie en fonction de l’époque de notre vie, des gens que nous rencontrons et du contexte dans lequel nous nous situons.

Le dialogue authentique reconnaît bien ce dynamisme de la vie. Quand tu dis que tu frappes un mur, qu’est-ce que cela veut dire pour toi, «un mur»? Comment ressens-tu ce mur-là? Quelles sont les croyances limitantes qui sont en lien avec le fait que tu vois ça comme un mur?

Les croyances, nous les abordons dans Quiétude, n’est-ce pas?

La quiétude, ce n’est pas juste se sentir en paix et avoir l’impression que tout va bien. C’est la capacité de reconnaître les croyances qui limitent notre capacité d’être aligné.e et d’être énergisé.e par la vie que nous vivons.

Donc, quand je dis «j’ai l’impression de frapper un mur», ça parle de croyances que nous pouvons explorer?

Absolument! Il y a une invitation à ressentir ce qui est difficile, ce qui est inconfortable et ce que nous ne nommons que rarement en société. On ne dit pas ça à sa mère parce qu’elle va s’inquiéter. On ne dit pas ça à sa blonde parce qu’elle est tannée de nous entendre chialer. On ne dit pas ça à nos ami.e.s parce qu’ils.elles vont nous trouver minables. On ne dit pas ça à son.sa boss, parce que ça va peut-être nous limiter dans le futur. Il y a beaucoup d’espaces dans nos vies où nous sommes limité.e.s dans ce que nous voulons dire.
Dans les ateliers de dialogue authentique, nous explorons des choses que nous ne sommes même pas à l’aise de vivre.

Est-ce que c’est ça le pouvoir sur soi plutôt que le pouvoir sur les autres?

Nous partons effectivement du pouvoir sur nous-mêmes. Dans le module Pouvoir, il y a deux aspects. Premièrement, le pouvoir est la capacité de faire avancer des choses ou des projets. C’est aussi de dépasser des «murs». Sommes-nous en mesure de demander des ressources qui nous permettront d’avancer en comblant nos besoins?

Deuxièmement, nous nous demandons si nous sommes capables de dire non aux opportunités qui nous semblent intéressantes, mais qui nous éloignent de ce que nous voulons. Ces deux aspects nous amènent à dépasser nos limites.

Des fois, quand je fais des pas dans la direction de ce qui compte pour moi, je veux les honorer. Quelle place y a-t-il pour la gratitude dans le monde du travail?

Dans le milieu du travail, le mot reconnaissance résonne mieux que gratitude. Bien que la reconnaissance soit considérée comme importante, elle est souvent interprétée comme le fait d’obtenir un bonus, une récompense ou une promotion.
Une autre façon d’amener de la reconnaissance au travail, c’est à travers qui nous sommes, ce que nous faisons et les résultats que nous avons atteints. Pouvons-nous vivre tout cela plus pleinement?
La job de la plupart des gens consiste à régler des problèmes difficiles et exigeants qui posent plein d’obstacles. Une fois que nous avons résolu un problème, plutôt que de passer à la prochaine chose, pourrions-nous regarder ce que ça nous fait? Pouvons-nous nommer l’impact positif que ça a eu sur nous, sur notre équipe, sur l’organisation et peut-être même sur nos clients? Cela donne de l’énergie.
La gratitude et la reconnaissance nous permettent de voir que nous venons de faire trois ou quatre pas dans la bonne direction. Après, ça se peut que nous revenions en arrière d’un ou deux pas. Nous pouvons reconnaître : «OK! Je suis capable d’avancer!»
La gratitude nourrit une attitude positive face aux obstacles que nous rencontrerons nécessairement quand nous voulons avancer vers un but. Elle nous permet de faire face aux défis, même s’il y a de la peur ou de la frustration.

Quand il est question de mettre ses limites et de prendre sa place, quelle qualité peut nous être utile?

Parfois, nous vivons de la frustration et de la colère au travail. Cela provoque de l’inconfort. Comment faisons-nous face à la colère? Il y a énormément de préjugés par rapport à la colère. Par exemple, nous pouvons croire que ce n’est pas professionnel d’être en colère. Souvent, la colère est refoulée. Lorsqu’elle se manifeste, c’est explosif.
La qualité essentielle Intensité permet de comprendre la colère. Sans la déverser ni la refouler, nous pouvons l’utiliser de manière constructive et positive pour aller vers nos objectifs et nos attentes dans la vie. Cela implique de mettre nos limites par rapport à la colère des autres.

Dans cette situation où j’ai changé souvent d’emploi, je me demande comment la colère s’est manifestée. Était-ce une colère par rapport à ma propre situation?

Ça peut être ça. Quitter notre emploi avant que nous soyons complètement en colère, c’est une bonne stratégie. Peut-être avais-tu peur d’exploser? Et, ce que nous pourrions explorer s’il y avait de la place dans certains de ces lieux pour exprimer ta colère de manière constructive. Est-ce que cela aurait permis de générer du changement dans le milieu même, pour que tu aies une place qui te ressemble plus, une place que tu appelles ton X? C’est possible d’utiliser la colère comme un vecteur de changement dans notre milieu.

En somme, ce que tu proposes, ce n’est pas juste un développement de sa propre personne. Ça peut aussi amener du changement dans le milieu du travail…

C’est une aventure qui n’est pas toujours confortable. Nous découvrons des choses dont nous ne connaissions pas l’existence. Nous pouvons toutes et tous augmenter notre puissance personnelle. Nous pouvons développer notre capacité à influencer réellement et durablement les gens de notre milieu, tout en prenant en compte ce qui se passe autour de nous. Nous devenons une réelle inspiration pour les gens qui nous entourent.

À propos de l’auteur

François Thibeault s’est immergé dans la communication non violente (CNV) pour la première fois à l’automne 2020. Actuellement candidat à la maitrise pro chez Spiralis, il combine la CNV avec la méditation qu’il pratique et étudie depuis 1999. Détenteur d’un doctorat en sciences des religions (UQÀM, 2013), il s’intéresse au bouddhisme des points de vue religieux, spirituel et scientifique. Ses longs voyages en solitaire, en couple et en famille l’ont mené à la rencontre des cultures de l’Inde, du Tibet, de la Thaïlande ainsi que des paysans et boulangers européens. Il aime courir, nager et faire du vélo — il voudrait bien compléter un triathlon au cours des prochains mois! Il vit à Waterville (Québec) avec sa conjointe et leurs deux adolescents.